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Interview de Bernard Szajner (octobre 1986)

Interview de Bernard Szajner réalisée le 16 octobre 1986 pour l’AME le journal de l’AMT par Jean-Christophe Allier.
L’AMT fut une association créée par Christophe Martin de Montagu, Olivier Briand et Bertrand Loreau qui préfigurait ce qu’allait être Patch Work Music.


[dropcap]P[/dropcap]eux-tu nous décrire ton parcours musical ?

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Bernard Szajner

J’ai commencé à faire de la musique à l’âge de 8 ou 9 ans. Je n’avais jamais fait de musique auparavant et je n’avais pas la moindre notion. Je me suis tourné vers la musique par le biais du spectacle audiovisuel. Je travaillais avec des lasers, des diapos, et je réalisais ce qu’on appelait à l’époque des « light shows ». J’ai eu le premier système de lasers en Europe et j’ai d’ailleurs voulu l’utiliser avec Tangerine Dream à l’occasion de leur célèbre concert à la cathédrale de Reims. En fait je n’ai pas su comment contacter le groupe et ça n’a pas pu se faire. A une époque j’ai organisé une série de spectacles au Planétarium de Paris. On faisait vers 19h un spectacle visuel sur la 3ème symphonie de Beethoven et le soir venaient des groupes de musique expérimentale électronique. C’étaient deux expériences très différentes ; la musique de Beethoven était très structurée comme toute la musique classique alors que les gars qui venaient le soir faisaient de la musique complètement improvisée.

Avec quelles machines était jouée la musique ?
Il y avait des bandes magnétiques, le petit synthé anglais, le EMS, mais aussi un des premiers Oberheim et un petit sequencer avec. Après cette série de spectacles j’ai emprunté le synthé Oberheim et son sequencer à mes amis, parce que je ne savais pas jouer d’un clavier du tout. J’ai commencé à faire un tas de choses avec des sequencers que j’ai mis sur bandes et j’ai travaillé juste pour m’amuser pendant un an environ. J’ai réalisé des montages : accélérer des choses, superposer des sons, etc.
A partir de cela j’ai fait une bande qui a donné le premier disque : « Visions of Dune ». Je lui ai donné ce nom parce que les sons que j’avais réalisés sur 10563460_4389787638337_1514934038_nl’Oberhein évoquaient pour moi les paysages du livre de Frank Herbert que je venais de lire. « Visions of Dune » est le premier disque qui est sorti en France et un peu plus tard sur un petit label anglais.
Cette expérience m’a donné envie de continuer dans la musique et j’ai alors acheté un très gros modulaire RSF. C’était peut-être le premier modèle parce qu’il ne marchait pas très bien, même extrêmement mal, et je me suis fait fabriquer des sequencers et des boîtes à rythme très sophistiquées par un électronicien à Paris. J’ai donc commencé à travailler avec ce matériel et dès le départ cela a suscité un intérêt en Angleterre. Je me suis retrouvé dans les charts Eurock, deux années de suite, j’ai été numéro 1. Les Anglais se sont intéressés à ce qu’on appelait à l’époque de la musique planante ; j’étais presque un « pré punk ». J’aime bien jouer avec les mots. Il y avait des gens qui faisaient très bien du planant mais je ressentais des choses plus angoissantes et plus violentes et aussi des choses où le rythme serait plus audacieux. Dès le départ en fait j’ai travaillé avec des musiciens non électroniques, de toutes natures : guitaristes, violoncellistes, etc. J’ai même utilisé le hautbois dans l’un de mes disques. J’avais un copain bassiste, Bernard Paganotti qui dès le départ aussi a travaillé avec moi qui me disait que sur certains de mes morceaux il y avait des rythmes tchécoslovaques, c’est à dire des rythmes où le swing est très bizarre. Tout ça parce que mes goûts étaient très naturels : ils allaient de la musique classique à la musique contemporaine. Or dans le classique la structure rythmique change souvent, brutalement et rapidement alors que dans le rock on prend une rythmique et c’est parti !
Infine 01J’ai donc fait des choses suffisamment originales pour que les anglais s’y intéressent. Parce que les Anglais considéraient qu’en dehors de l’Angleterre et des USA personne ne pouvait faire du rock intéressant, et que les Européens ne faisaient que des sous produits.
J’ai eu des articles en Angleterre parce qu’on disait que j’étais le seul à aller au-delà de ce qui se faisait déjà. Mais c’était sans doute parce que je ne travaillais pas comme un musicien, mais davantage comme une sorte de metteur en scène.
Dès le départ j’ai été conscient de notions qui me chagrinaient. Par exemple les boîtes à rythmes étaient extrêmement primaires alors dès le début j’avais fait introduire des systèmes d’erreurs dans les machines. [pullquote-right] »La machine essayait de faire une chose pour laquelle elle n’avait pas été conçue, c’est à dire des erreurs, or philosophiquement l’intérêt de la machine est de lui faire faire ce que l’homme ne peut pas faire ; j’aime jouer avec ces paradoxes. »[/pullquote-right]Les Anglais se sont beaucoup intéressés à ce système qui introduisait des erreurs pseudo humaines. La machine essayait de faire une chose pour laquelle elle n’avait pas été conçue, c’est à dire des erreurs, or philosophiquement l’intérêt de la machine est de lui faire faire ce que l’homme ne peut pas faire ; j’aime jouer avec ces paradoxes.
10555156_4389787678338_422406406_nJ’ai fait un premier concert à Paris sous chapiteau, et je me suis aperçu que j’avais d’énormes problèmes avec mon système. Le gros modulaire était long et complexe à régler avec tous ses patchs que je notais sur un papier. Il était très difficile de changer de structure même en envoyant des bandes sur lesquelles les musiciens jouaient. C’était très compliqué et le système RSF se désaccordait toutes les trois minutes. En live, avec les musiciens c’était une horreur. Alors je me suis dit « ça ne va pas, ce n’est pas ce qu’il faut ». Bien sûr j’aurais pu acheter des gros systèmes genre Moog mais ils étaient chers et je n’en avais pas les moyens.
Je suis donc parti sur d’autres concepts et je me suis demandé si je ne pourrais pas inventer un instrument adapté à mon incapacité de jouer du clavier.
Comme je travaillais avec de la lumière et des lasers, que je créais des effets lumineux sur de la musique, je me suis dit « pourquoi ne pas essayer de faire le Infine 06contraire, c’est-à-dire créer de la musique à partir de la lumière ? ». C’était très logique comme démarche pour moi. J’ai ainsi construit mon premier instrument : la harpe laser qui était un instrument très simple en réalité. Sept lasers étaient affectés à des notes et trois aux changements de timbre et d’amplitude. La harpe laser était connectée au sequencer MDB, ce qui me permettait de l’utiliser comme un clavier, de mémoriser des notes qui repassaient en séquences et sur lesquelles je pouvais jouer.
Le MDB était un système à huit canaux et je rejouais par dessus en monophonie. Il y avait donc des choses particulières sur la harpe du fait que les rayons étaient en triangle. Un rayon faisait une note mais deux rayons ensemble jouaient une autre note. Plus on jouait vers le bas et plus on pouvait jouer de notes. C’était une approche en deux dimensions, de la musique qu’on pouvait jouer horizontalement et verticalement. Les cellules photo électriques contrôlaient des enveloppes et en jouant sur les temps d’obturation des rayons on pouvait obtenir une expression, en fonction de la rapidité du geste dans l’espace. Bien après j’ai réalisé que j’avais fait le premier accès véritablement compatible avec les synthétiseurs. Pendant des siècles, l’homme a construit des instruments en fonction des limites humaines. Un piano a une certaine longueur parce que la main ne peut aller que jusque là, pour une guitare c’est la même chose ; elle ne peut pas faire 25 mètres de long, même s’il y a eu des expériences originales comme celle de ce Russe avec son piano à trois claviers.

J’ai toujours trouvé paradoxal d’avoir un instrument illimité et de l’avoir limité par sa forme et son accès. Avec la harpe laser je pouvais couvrir tout le spectre sonore.

Avec les synthétiseurs on peut théoriquement atteindre les extrêmes dans le spectre sonore, mais on ne pouvait pas en profiter avec les premiers synthés que leurs claviers avaient une petite étendue, même s’il y avait un système de transposition. J’ai toujours trouvé paradoxal d’avoir un instrument illimité et de l’avoir limité par sa forme et son accès. Avec la harpe laser je pouvais couvrir tout le spectre sonore. A part cela cette harpe était absurde parce que monophonique, lourde, coûteuse et difficile à manipuler. Il fallait un laser argon de 4W refroidi à l’eau qui consommait 15 000 Watts ; il fallait 8 litres d’eau à la minute pour le refroidir. C’était une aberration. Mais cet instrument a eu un énorme succès même s’il y a eu cet épisode attristant pour moi, avec les concerts en Chine de Jarre qui ne me citait pas.
Je me suis ensuite aperçu que lorsque je jouais de la harpe laser que le public était tellement impressionné qu’il n’écoutait plus la musique. Je me suis dit que l’approche était donc mauvaise parce qu’un instrument de musique est fait pour qu’on l’écoute. Le public n’était pas assez mûr pour ne pas se laisser impressionner par le spectaculaire. Finalement parce que la harpe était limitée dans sa monophonie, j’ai préféré la détruire.
Après avoir conçu et développé la harpe laser, j’ai construit un autre instrument que j’ai appelé « Snark » qui était une sorte de clavier portable. Contrairement Infine 07aux claviers traditionnels de type piano qui n’existent que pour le show, le Snark a été conçu comme le premier vrai instrument portable et je l’ai conçu de manière à ce que le musicien ait un réel contact physique et spatial avec l’instrument. Je suis donc parti d’un barreau d’aluminium que je me suis accroché et sur lequel un peu partout j’ai posé mes doigts. J’ai réfléchi à la manière dont je pouvais faire basculer l’instrument et j’ai défini ce que je voulais contrôler musicalement à l’endroit où venaient se poser mes doigts, d’une façon ergonomique et logique.
Le Snark contrôle un synthétiseur polyphonique géré par microprocesseur, ce qui permettait d’obtenir des accords physiquement injouables. Le Snark peut produire des accords pré programmés sur une seule touche mais ces accords sont combinables. Ainsi je pouvais jouer des accords qui auraient demandé douze personnes théoriquement. Il m’était possible de transposer ces accords sur trois octaves, ce qui occasionnait des renversements de notes pour les accord situés dans les extrémités du clavier. Utilisé avec un sequencer je pouvais mémoriser tous les changement que j’effectuais sur le Snark.

Quel générateur polyphonique utilisais-tu ?
Infine 11J’ai utilisé l’un des premiers PPG, le Wave 2, parce que c’est le seul synthé qui permet de jouer des sons très longs qui varient pendant deux minutes grâce aux tables d’ondes. Cela m’a permis de travailler sur un concept de temps important, parce que je programmais des enveloppes complexes et selon le temps que je jouais j’obtenais des sons très différents. D’autres phénomènes complexes venaient se greffer parce que le sequencer ne créait que des attaques courtes alors que la main en revanche peut rester longtemps. C’est pourquoi j’arrivais à jouer des choses qui ne ressemblaient absolument pas à ce que l’on entend dans ce domaine et des choses injouables sur un clavier traditionnel.
Entre temps j’ai fabriqué un autre instrument monodique que j’ai appelé « l’Eustr ». C’était un peu comme un manche de guitare mais je l’ai abandonné dès qu’il ne m’a plus amusé. Depuis j’ai fabriqué l’EMC3 qui est une sorte de harpe laser sans laser ! Il n’y a rien de visible, c’est pourquoi le public peut se concentrer sur la musique. C’est un instrument en trois dimensions et je contrôle tous les paramètres du son en bougeant les mains, les bras et tout le corps dans l’espace. Je peux aussi contrôler des VCAs qui me permettent de faire apparaître ou disparaître des choses qui j’ai préalablement enregistrées sur bande magnétique.

As-tu été frappé par le démon de midi ?
10566475_4389787758340_266896532_n (1)Amusant ! Pas encore, c’est encore un peu compliqué : la plupart ds synthétiseurs actuels équipés du MIDI, style DX7, permettent de faire des sons courts alors que je travaille sur des sons longs qui ne sont pas programmables sur un DX par exemple. J’utilise ces instruments sur mes disques mais en concert j’aime travailler sur des sons plus longs. D’autre part le PPG n’est pas midi et il faut refaire toute l’informatique pour le réadapter.
[pullquote-left] »J’apprends à jouer des instruments que je crée et il m’est arrivé de finir un instrument seulement la veille d’un concert »[/pullquote-left]Je n’ai pas pas encore exploré toutes les capacités du MIDI actuellement parce que j’apprends à jouer des instruments que je crée et il m’est arrivé de finir un instrument seulement la veille d’un concert ! J’ai toujours eu une carrière très ambiguë dans le sens où je n’ai presque jamais joué en concert la musique que j’avais faite dans mes disques. Mes disques ont été souvent plus rock que ce que je jouais en concert, concerts qui étaient davantage axés sur la musique expérimentale et contemporaine. Cependant j’ai fait un concert à St Brieuc il y a presque un an avec une première partie contemporaine et une seconde complètement rock, avec basse, batterie, claviers, guitare, etc. Mon souhait a toujours été de mélanger les deux. Je n’arrive pas malheureusement à développer cela comme je le voudrais parce que j’ai beaucoup d’autres activités. De plus à l’origine, j’ai une formation de metteur en scène audio-visuel et il y a toujours un élément proche du théâtre ou de la danse dans mes spectacles.
J’ai commencé dans les années 70, en plein psychédélisme ; plus on balançait d’effets délirants et mieux c’était. Plus le temps passe plus je suis rigoureux et sobre dans mes réalisations à ce niveau. J’ai à ma disposition des moyens énormes sur le plan audio-visuel et je ne les utilise qu’avec une extrême parcimonie, ce qui m’amuse car quand j’ai vu un extrait de Jarre à Houston dans le journal télévisé j’ai trouvé très drôle de voir qu’après tant d’années on faisait ce que moi je voulais faire quand j’ai commencé à faire de la musique, il y plus de dix ans. Jean-Miche Jarre s’est fait fabriquer une autre harpe laser depuis que je ne veux plus en faire.

Je crois que Philippe Guerre a fabriqué une autre harpe laser pour Jean-Michel Jarre.
Oui il a fait cela mais il aurait pu éviter de dire qu’il l’avait inventée. De toutes façon, moi je n’ai plus besoin de cette frime, j’ai décidé que mon domaine est de faire des choses que je considère comme étant honnêtes. Je fais des concerts qui sont difficiles mais extrêmement bien accueillis par le public, où j’utilise des lasers, de la vidéo, des androïdes.

Peux-tu justement parler de tes prochains concerts ?
J’en prépare un actuellement à Paris qui s’appelle l’espace Kiron, près de la place Voltaire sur le thème du synthétique. Ce sera un concert-spectacle qui sera un Infine 08rituel avec deux musiciens : un saxophoniste et moi. Ce concert sera joué cinq ou six jours. Au niveau discographique j’ai sorti des disques en Angleterre sous un nom de groupe inventé qui s’appelle les « Prophets », dans un style assez proche, sans qu’on l’eut su à l’époque, des résidents. C’était un vrai délire, on fait trente mixages, de remixages… J’ai sorti aussi un disque de musique contemporaine avec des bandes à l’envers passées à vitesse réduite de moitié en retravaillant beaucoup des manipulations essentiellement électroniques. J’ai ensuité signé chez Island avec une tournée en France et en Angleterre. Ensuite tout ça m’a agacé, je n’avais pas envie de faire une carrière à tout prix et j’ai rejeté tout le côté « show biz ». Je fais de la musique maintenant quand j’en ai envie, je n’écoute même pas mes disques. Le contrat avec Island était très important et la maison de disque voulait faire de moi une star à cause de la harpe laser. J’ai refusé parce que je ne voulais devenir le Clayderman du synthétiseur. J’ai rompu le contrat avec Island et un an ½ après j’ai sorti un maxi chez New-Rose qui s’appelait « The Big Scare ».

Peux-tu nous parler de tes autres activités, des robots, des androïdes que tu construis ?
L’image doit être un reflet de la musique ! Je m’exprime beaucoup dans les concerts multimédias que je prépare. J’ai été le premier à utiliser le laser en FranceInfine 10 peut-être même en Europe. Je suis allé un jour chez Walt Dysney où j’ai vu les « audio animatronics » qui sont des automates sans en être vraiment : ils parlent et sont animés électroniquement. J’ai trouvé cela fantastique et j’ai flashé complètement là-dessus. Je suis revenu en France en me disant : « voilà, je veux faire ça ! »
J’ai une équipe de techniciens derrière moi qui m’a aidé à les réaliser et je les ai appelés « Androïdes ». C’est une passion pour moi aussi grande que la musique maintenant. Nous sommes les seuls en Europe à fabriquer cela et il y a une excitation considérable autour de ce produit nouveau. On travaille actuellement sur la CAO (Conception Assistée par Ordinateur) pour réussir à travailler plus rapidement. Les premiers exemples de nos réalisations sont à la Cité des Sciences et de l’industrie.

Propos recueillis par Jean-Christophe Allier.

Un grand merci à Bernard Szajner d’avoir pris le temps de fouiller dans ses archives pour nous fournir ces photos de concert inédites qui proviennent d’un de ses premiers concerts à l’Elysée Montmartre…

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