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Interview de Michel Geiss (novembre 2014)

Cela ne passera-t-il pas par l’association logiciel/contrôleurs physiques ?

Bien sûr, mais on est obligé de reconnaître qu’on ne sait pas vraiment quels contrôleurs associer aux logiciels. On a eu les guitares MIDI, les contrôleurs à vent WX5 Yamaha ou l’EWI d’Akai, les claviers à microtonalités comme le C-THRU, le Hπ, ou le Continuum Fingerboard. Mais la réalisation la plus innovante et la plus originale que je connaisse est le Karlax, conçu par Da Fact, une société française.

 

 

Le contrôleur Karlax de DaFact
Le contrôleur Karlax de DaFact

Pour ce contrôleur, il a même été créé un instrument logiciel « sur mesure », donc tout à fait adapté, démarche inverse de celle qu’on connaît d’habitude.

Les synthétiseurs virtuels progressent et sont de plus en plus utilisés sur scène comme en studio. Comment penses-tu que les instruments « hardware » vont résister à cette concurrence féroce des logiciels ?

D’une part les instruments hardware n’ont pas dit leur dernier mot, même si la tendance du « revival » de la synthèse analogique risque de s’essouffler. De nouveaux modèles seront encore produits. Il suffit de constater le succès du Minibrute d’Arturia par exemple, de même que la série Volca de Korg…

« Une simple observation : quand vous achetez un synthé logiciel, en réalité vous en achetez bien plus, c’est-à-dire autant d’instances que l’ordinateur hôte peut l’accepter. Et à ce point de vue, les limites reculent de plus en plus ! »
Si les synthés logiciels ont le succès que l’on connaît, il doit bien y avoir des raisons : ils sont économiques, ont des mémoires, s’intègrent facilement dans les logiciels… Une simple observation : quand vous achetez un synthé logiciel, en réalité vous en achetez bien plus, c’est-à-dire autant d’instances que l’ordinateur hôte peut l’accepter. Et à ce point de vue, les limites reculent de plus en plus !
En fait, il s’agit de deux marchés, à mon avis plus complémentaires que concurrents. Le synthé hardware correspond à une clientèle plus exigeante et plus spécialisée, sauf exceptions, que celle des logiciels musicaux. Par ailleurs, comme pour le reste de l’industrie, l’investissement en recherche et en production va vers ce qui est rentable. Si un synthé logiciel rapporte 10 fois plus qu’un modèle hardware qui se vend en masse, alors il ne faut pas s’étonner de son succès.
Pour ma part, même si je fais partie des premiers utilisateurs d’instruments électroniques, il me semble que le monde du logiciel de synthèse est potentiellement très riche en innovations.

Les synthétiseurs virtuels sont très nombreux et souvent les musiciens se contentent d’en effleurer les possibilités. Le résultat c’est que peu d’artistes développent une couleur sonore personnelle…

Cela fait partie de la diversité à la fois des possibilités de beaucoup de synthés logiciels pris individuellement, mais aussi de leur quantité. On en produit de nouveaux sans arrêt ! Ca pousse comme des champignons ! Et le piège d’aujourd’hui, c’est d’être envahis par ces multiples choix. Pour moi, cette multitude est nuisible à la créativité.

« Quand j’étais avec Jean-Michel Jarre pour Oxygène, on enregistrait sur un 8 pistes avec seulement quelques instruments et quelques effets. Il me semble que le résultat est là pour prouver qu’on n’a pas besoin de beaucoup pour créer. »
Quand j’étais avec Jean-Michel Jarre pour Oxygène, on enregistrait sur un 8 pistes avec seulement quelques instruments et quelques effets. Il me semble que le résultat est là pour prouver qu’on n’a pas besoin de beaucoup pour créer. Et puis se concentrer sur un minimum d’options ne peut que faciliter la recherche d’idées. J’ai la chance d’avoir le recul des années pour pouvoir en témoigner.
La couleur sonore ne peut être personnelle que par un choix très sélectif. En réalisation musicale, les anglo-saxons disent « Less is more », c’est-à-dire plus c’est simple, mieux ça vaut. Un slogan similaire pourrait s’appliquer aux synthés : « More is less », donc plus on en a, moins on est productif.

Tu es un artiste qui s’est beaucoup mis au service d’autres musiciens. Tu n’as pas voulu jusqu’à aujourd’hui mettre en avant tes travaux personnels, tes compositions originales ? Tu ne ressens pas un manque de reconnaissance de ta dimension purement artistique ?

Être au service des autres est une noble cause. Savoir qu’on contribue à un résultat est tout à fait honorable. J’ai eu la chance de trouver ma place pendant de longues années au service d’un seul musicien. J’en ai constaté les résultats et en ai été récompensé dans mon évolution personnelle.
Pourtant, sans que ce soit à mon initiative, j’avais vécu une aventure musicale exceptionnelle quand j’ai composé les bandes son de projets cinéma-laser pour les multiplexes Gaumont. C’était très gratifiant par les conditions de diffusion, des écrans de 24 mètres de base, des installations sonores de grande qualité, et par les applaudissements du public.

Je n’éprouve pas particulièrement un besoin de reconnaissance pour ma collaboration artistique pour d’autres. Mon égo n’a pas assez de place pour ça 😉

Aurons-nous un jour un album de Michel Geiss ?

Bonne question, à laquelle il m’est difficile de répondre. Pour cela il faudrait que j’aie quelques certitudes. J’ai beaucoup d’activités auxquelles je suis attaché pour diverses raisons. Mais sait-on jamais… Une surprise reste possible…

Tu as travaillé dans le passé, par exemple, avec Pierre-Jean Liévaux sur des associations images de synthèse/musique électroniques. Est-ce que tu ressens ce genre d’association comme un moyen de créer des œuvres multi médias originales ou simplement comme un moyen de partager avec le public des compositions qui n’auraient pas été diffusées pour elles-mêmes ?

Pentorgan'Ka
Extrait du DVD Pentorgan’Ka de Pierre-Jean Liévaux

Pierre-Jean Liévaux est un artiste de grand talent avec qui j’ai eu la chance de travailler pour Gaumont. Ses images de synthèse ont été pour moi un idéal de création de musique électronique, une immersion dans le rêve. J’aimerais voir cette démarche plus souvent par d’autres artistes. Je précise que Pierre-Jean Liévaux doit bientôt sortir un projet similaire en DVD, Pentorgan’Ka, avec une bande sonore dont il est l’auteur.
Il me semble que la composition pour de telles images de synthèse est bien plus riche de possibilités créatives qu’à l’inverse l’illustration de musiques existantes par des images. Comme ce qu’on voit tous les jours avec les vidéos musicales.

Ta connaissance des techniques de synthèse a-t-elle une influence sur la manière dont les artistes de la scène française avec lesquels tu travailles pensent leurs arrangements.

N’exagérons rien ! Ma connaissance du monde de la synthèse ne va pas jusqu’à influer sur les artistes que j’ai pu côtoyer ou que je côtoie encore. D’ailleurs, un certain nombre d’entre eux utilisent surtout l’informatique musicale en substitution des instruments d’orchestre. Pas beaucoup de rapport avec la synthèse !

T’arrive-t-il de conseiller à un artiste de remplacer une partie de synthé par un instrument acoustique ou bien l’inverse ?

Il m’est surtout arrivé de suggérer d’utiliser une batterie en plug-in pour remplacer des enregistrements acoustiques de mauvaise qualité. De nos jours, la tendance est de produire des enregistrements de grande qualité en studio personnel. Ceux qui veulent être pris au sérieux doivent penser « efficacité », plutôt que « principes non aboutis ». Même chose pour les pianos : mieux vaut un piano samplé de bonne qualité qu’un mauvais piano acoustique et une mauvaise prise de son. Et quand on manque de compétences pour enregistrer un ampli de guitare, il me semble vraiment préférable d’utiliser un simulateur d’ampli !

Propos recueillis par Bertrand Loreau.

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