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Interview de Michel Geiss (novembre 2014)

PWM est une association qui défend la musique électronique progressive. Elle veut faire savoir que la musique électronique n’est pas le propre de la musique techno qui s’est accaparé le terme de « musique électronique ». Crois-tu qu’il y a des actions a mener pour faire connaître au jeune public la diversité des pratiques musicales qui impliquent l’utilisation de moyens électroniques ?

Je suis heureux de voir que PWM s’engage pour la promotion des musiques électroniques sans se limiter à la dance. Ces musiques ont énormément plus à apporter. Ce sont elles qui possèdent la dimension du rêve et de l’imaginaire, grâce à une instrumentation irréelle et sans attaches avec les instruments acoustiques. Même si l’imitation de ces instruments a été l’un des moteurs du développement commercial des instruments électroniques, il s’agit là d’un raccourci regrettable.
Comment intéresser les musiciens à une plus grande exploration des synthétiseurs et les inciter à composer de nouvelles musiques avec ces palettes sonores ?

« Je parle des musiciens, parce qu’il faut être musicien autant avec des instruments électroniques qu’avec des instruments acoustiques. »
Je parle des musiciens, parce qu’il faut être musicien autant avec des instruments électroniques qu’avec des instruments acoustiques.

Alors comment concerner le jeune public, et lui donner envie d’explorer ultérieurement cette voie ? Un instrument électronique éducatif, le Mélisson avait été créé à l’intention des enfants par le GMEA à Albi. Il avait eu un certain succès dans les établissements scolaires, mais il semble désormais qu’il ait été abandonné.

Le Melisson, synthétiseur pédagogique
Le Melisson, synthétiseur pédagogique

Il s’agissait d’une sorte de synthé modulaire composé de blocs interconnectés par des câbles, tout comme les gros modulaires mais adaptés à une utilisation juvénile. Il devrait être possible de développer un tel concept à l’échelle du pays et le proposer au réseau de l’éducation nationale. L’aménagement récent des rythmes scolaires ouvre de nouvelles opportunités dans ce sens.
Par ailleurs, l’expansion de PWM pourrait peut-être donner l’occasion de monter une radio web consacrée à la musique électronique sous toutes ses formes, avec un programme hebdomadaire le mercredi à destination des enfants… Et cette radio web pourrait peut-être compenser la quasi absence de diffusion de musiques instrumentales sur les FM depuis longtemps.

L’IRCAM peut-il jouer un rôle qui va dans ce sens ?

L’IRCAM a engagé depuis longtemps des actions de pédagogie en musique électronique. L’un des résultats a été la réalisation en partenariat avec le Ministère de l’Education Nationale du logiciel « Musique Lab 2 », un moyen très ouvert pour s’initier au monde de l’électronique musicale.
Par ailleurs, l’IRCAM délivre une formation destinée aux professeurs de conservatoire et musiciens intervenants, en partenariat avec le CRR de Boulogne Billancourt. Il s’agit pour les enseignants de développer leur connaissance des outils de création et de transformation sonore, pour leur mise en application dans un cadre ludique.

Jean-Michel Jarre se montrait préoccupé dans les années 70 par l’absence du synthétiseur dans les écoles de musique. Crois-tu que le synthétiseur a besoin d’un enseignement spécifique où ne faut-il pas admettre qu’il n’est qu’un outil à mettre entre les mains de personnes qui ont acquis au préalable une culture musicale ?

ARP 2600
ARP 2600

En complément à ma réponse ci-dessus, il me semble que l’utilisation essentielle des instruments électroniques est la création de musique. Faut-il pour autant le réserver strictement à ceux qui ont une culture musicale ? Certainement pas ! D’abord, évidemment n’importe qui peut se servir du synthétiseur pour son usage personnel. Quant à atteindre un public, c’est une autre histoire ! Le critère à retenir dans ce cadre, c’est l’intérêt qu’on peut susciter. C’est donc à la base pour l’utilisateur une affaire de bon goût et d’originalité.
Je mettrai un peu à part la création de musiques électroacoustiques, où les références sont différentes, et où presque tout est permis. Là, cette culture musicale est d’un autre ordre et doit être adaptée au public visé.

Cela revient à se demander si le synthétiseur et les techniques de studio constituent un instrument à part entière…

On peut le voir de cette manière. A un moment, surtout dans les débuts du synthétiseur, des traitements extérieurs étaient ajoutés pour obtenir le son final : flanger, phasing, écho, réverbération ou autres. On considérait les éléments séparément : d’un côté l’instrument, donc le synthétiseur, et de l’autre les « effets », tous les périphériques qui contribuaient à la fabrication du son.
Aujourd’hui les instruments électroniques logiciels incluent directement ces effets, et on a l’habitude d’écouter les presets avec leurs effets. Cette fusion entre les éléments du son peut en effet être assimilée à un instrument global pour un son particulier.

Toi et Jean-Michel Jarre avez beaucoup travaillé sur des timbres qui sont devenus des références. Souvent les musiciens de musique « planante » disent créer à partir des sons, mais cela a t-il été ainsi dans les premiers albums de Jarre qui privilégiaient la mélodie, la composition, le rythme ?

Si ces timbres sont devenus des références, c’est surtout par la notoriété des albums.

« En ce qui concerne l’influence des sons sur la composition elle-même, pour moi, elle est évidente. »
Mais en ce qui concerne l’influence des sons sur la composition elle-même, pour moi, elle est évidente. Il faudrait poser directement cette question à Jean-Michel Jarre pour ce qui le concerne. Pour ma part, je suis convaincu que le son des instruments électroniques, avec le phasing, le flanger et l’écho magnétique ont eu une influence, au moins partielle, sur ses idées musicales. Et cela même avec des bases mélodiques.

Tu as déclaré que pour toi le contact physique avec l’instrument est très important mais on s’est aperçu au cours des années 80 que les synthétiseurs devenant plus complexes, leur utilisation devenait aussi moins intuitive comme Vangelis notamment s’en est plaint. Peut-on imaginer voir arriver de nouvelles technologies de synthèse, innovantes, capables de concilier puissance et spontanéité ?

Tout d’abord, il faudrait éclaircir ce qu’on entend par « puissance ». S’agit-il de la puissance d’expression, de la puissance de génération sonore ? La puissance d’expression dépend des accès directs aux paramètres sonores, alors que la puissance de génération sonore est directement liée à la rapidité de traitement des processeurs numériques.
Il est certain que les instruments analogiques étaient basés sur un concept simple. A chaque fonction pouvait être associé un accès par bouton ou tirette. Plus on a ajouté de fonctions, plus on a dû faire appel à des menus et même des sous-menus sur les modèles hardware, ou aussi des pages, sous-pages et menus déroulants sur les modèles logiciels. Du coup la complexité d’accès aux paramètres a sérieusement augmenté. On est souvent conduit à utiliser les presets plutôt que de créer ses propres sons. Je ne dis pas qu’on ne peut pas faire de la bonne musique avec des presets de qualité. En revanche, on y a perdu en enthousiasme dans le sentiment de créer sa propre matière sonore. Et l’enthousiasme, c’est la vitamine du compositeur !

A cela, on peut ajouter que la résurgence récente des synthés analogiques est peut-être le signe qu’on n’a pas réussi à faire mieux depuis !

IRCAMax : le GeissEnveloper
IRCAMax : le GeissEnveloper

Pour améliorer l’intuitivité des instruments, il faudrait accepter d’en limiter les possibilités et considérer qu’un instrument peut tout à fait être simple et en même temps expressif tout en offrant un style sonore intéressant. Par exemple le B3 Hammond est d’une approche très simple, mais il a cependant été utilisé dans beaucoup de musiques.
C’est dans ce sens que j’avais depuis longtemps exploré la possibilité de créer des formes d’onde complexes, simplement à partir d’enveloppes, sans oscillateur en tant que tel. Grâce à Jean Lochard de l’IRCAM, ce projet est devenu concret sous forme de plug-in : le GeissEnveloper.
En poursuivant cette collaboration, à mon initiative un autre instrument logiciel a vu le jour. Il n’est pas tout à fait terminé, mais les résultats sont très encourageants et très musicaux, toujours avec une approche simple.

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