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Interview de NaniSound par Bertrand Loreau

Nanisound et son complice Christophe Duquesne participent chaque année au SynthFest France et contribuent à son succès en se mettant à la disposition du public et en effectuant de nombreuses interventions musicales. Les deux musiciens montrent un formidable talent comme accompagnateurs et comme improvisateurs tout au long du festival Nantais. Aussi discrets que talentueux les deux artistes de la région parisienne sont devenus des piliers de l’édifice qu’il faut construire chaque année pour mettre en place ce festival qui attire tant de passionnés. A quelques semaines de l’édition 2017, quoi de plus normal que d’interroger François dont la participation au prochain événement sera encore très attendue.


Bertrand : Peux-tu nous expliquer l’origine de ton pseudonyme : « Nanisound » ?

Nani : La naissance de Nanisound est une étrange histoire que très peu de gens connaissent. Je me suis toujours plus ou moins arrangé pour éviter la question, mais pour toi Bertrand, je vais la raconter. Je ne suis pas musicien de métier, et mes études m’ont poussé vers l’informatique industrielle. Dans les années 2000, avec le développement de l’informatique grand public, des ordinateurs et de l’internet, j’ai souhaité m’intéresser à ce que l’on nomme aujourd’hui les réseaux sociaux, à la fois dans un but professionnel, mais également par curiosité. Sans doute poussé par un réflexe propre à l’ancienne génération dont je fais partie, je ne souhaitais pas utiliser mon vrai nom. Il me fallait donc trouver un pseudo. Le but initialement visé n’était pas du tout la musique. Je voulais simplement découvrir, par l’expérimentation, les outils modernes qui aujourd’hui nous entourent. Peut être par goût de la nouveauté, sans doute par soucis d’être au fait des nouvelles technologies pour pouvoir être en phase avec mes enfants. Étant par ailleurs et depuis toujours passionné de musique, j’avais décidé de partir à la découverte des réseaux sociaux en choisissant un domaine que je maîtrisais un peu, afin de ne pas me disperser : celui de la musique électronique. Il me fallait donc un pseudo “musical”. En regardant un peu comment d’autres procédaient, il m’a semblé pratique de remplir les conditions suivantes : ne jamais diffuser mon vrai nom sur la toile (sans doute par soucis de rester en retrait). Disposer d’un prénom et d’un nom afin de pouvoir utiliser les réseaux sociaux nominatifs (comme par exemple Facebook), tout en gardant mon anonymat. Pouvoir concaténer le prénom avec le nom afin d’obtenir un terme unique faisant toujours sens, pour pouvoir l’utiliser sur d’autres réseaux non nominatifs à pseudo, comme Twitter par exemple où l’identifiant “@” ne contient pas de séparateur. Et enfin, pouvoir utiliser la forme concaténée de mon pseudo en tant que nom générique pour toutes les plateformes musicales, comme soundcloud notamment.

Il me fallait donc un prénom et un nom que l’on puisse identifier et rattacher aisément aux domaines liés à la musique et au son. Le prénom Nani s’est imposé comme une évidence car à l’époque, une personne qui comptait beaucoup pour moi m’appelait comme cela. Il ne me restait plus qu’à trouver un nom en rapport avec le son, si possible en anglais pour internationaliser un peu le concept. Sound était donc le choix le plus simple et le plus logique. Ainsi Nani Sound était né, pour la forme nominative, et Nanisound, @nanisound et autres www.nanisound.com pour toutes les autres déclinaisons. Le logo vert accompagnant Nanisound vient d’une photo du bouton START de ma Korg Electribe ESX. Cette image prise à la hâte a été rapidement remplacée par le design actuel, qui reprend l’idée de la touche de l’Electribe.

J’étais loin d’imaginer l’importance qu’allait prendre ce personnage virtuel, que je qualifie aujourd’hui de “double schizophrénique”. Cette qualification est assez naturelle : “double” d’abord, parce que mon exploration des réseaux sociaux au travers de Nanisound a été dans un premier temps, plutôt une forme de jeu qu’une forme de recherche de création d’audience. Le but n’était ni la communication, ni la promotion, ni l’auto mise en scène si courante aujourd’hui. Nanisound était simplement le point d’entrée de cette découverte du web. Enfin l’aspect “schizophrénique” s’impose à toi lorsque l’interaction avec d’autres utilisateurs du web apparaît et que tu te rends rapidement compte que les personnes auxquelles tu t’adresses t’appellent Nani, car c’est le seul nom mis à leur disposition pour s’adresser à toi. L’expérience ultime étant lors d’événements comme le SynthFest France où une quantité de gens adorables s’adressent à moi en m’appelant Nani. C’est un sentiment très particulier qui mélange l’étrangeté et le plaisir : l’étrangeté du virtuel que l’on quitte, allié au plaisir du réel dans lequel on entre. Souvent je n’ose plus maintenant dire que je m’appelle François. J’aime ces instants, que finalement je dois à Nanisound. Merci à lui !

 

Bertrand : Peux-tu nous raconter le chemin qui t’a conduit à t’intéresser aux synthétiseurs et à la musique électronique ?

Nani : Je pense qu’il y a à la base une attirance pour la matière sonore en général. Toutes les sources sonores, tous les paysages sonores m’intéressent. Nous baignons dans divers environnements sonores que nous percevons plus ou moins consciemment. Ces bruits du quotidien sont aisément transposables en un matériau musical. Ainsi le bruit d’une photocopieuse, la tonalité du téléphone et un bruissement de pas dans la neige peuvent facilement se transformer en rythmiques. Les remous de la mer à marée montante peuvent servir de base à de très jolies nappes. Un sample d’un moteur qui démarre peut aboutir à un son lead très convaincant. Les synthétiseurs s’inscrivent dans cette optique : celle de faire de la musique avec de la matière sonore brute. Où est la musique dans cette démarche ? Sans doute une partie de la réponse est à chercher dans la différence entre le bruit et la musique : cette différence c’est la capacité à générer une émotion. En quoi le son émis par un oscillateur est-il plus musical que la sirène des pompiers ? Selon quels critères apprécions-nous une distorsion comme de la musique plutôt que comme un bruit ? La réponse est différente pour chacun car l’émotion engendrée est différente pour chacun. L’intérêt que je porte aux instruments électroniques réside dans cette capacité de transformer le bruit en musique par l’apport d’un contenu émotionnel.

Dans les années 70/80, je suis complètement passé à côté des fondamentaux de la musique électronique. Je crois que ma première expérience sonore, celle qui a déclenché beaucoup de choses ensuite, aura été l’album Meddle des Pink Floyd, avec en particulier l’emblématique Echoes. Il est d’ailleurs amusant de constater que cette album n’intègre pas, ou très peu de synthétiseurs. Mais les sons que j’entendais, comme l’étonnant son de piano en ouverture, les nappes de B3 de Richard Wright, les larsens de David Gilmour, me laissaient imaginer une étrange et fascinante lutherie électronique. Pour moi, un des plus beaux moments de cette longue plage sonore est la partie centrale, la moins musicale en fait, celle où l’on entend des corbeaux dans le lointain. Voilà pour moi l’essence de la musique électronique : une matière sonore brute à forte charge émotionnelle. A partir de cette découverte, le cheminement fut assez classique. Tu écoutes des choses qui te plaisent, tu te demandes : comment fait-on cela ? Et tu essaies ensuite d’imaginer comment faire. La découverte des machines, dans une époque sans internet, s’est faite par la lecture assidue de Keyboard Magazine, par l’écoute en boucles de Spiral de Vangelis, par les gloussements de VCS3 de Jean-Michel Jarre, et par la fascinante séquence de Michel Geiss sur Equinoxe 4. Il était clair pour moi que cette palette sonore allait devenir mon langage musicale de prédilection, mon désir obsessionnel de recherche d’émotions, à la frontière entre le sound design et la musique.

 

Bertrand : Nous avons un  point commun parce que comme toi je suis venu à la musique électronique par Echoes et ces sons incroyables au milieu du morceau. Cela veut dire que pour moi, comme pour toi je pense, c’est le pouvoir émotionnel de la matière sonore, quel que soit le moyen de la produire ou de la capter, qui m’a conduit à m’intéresser aux moyens électroniques de produire de la musique. Comme toi, mais quelques années avant toi, j’avais associé ces sons inouïs, créés par Pink Floyd sans synthétiseurs, au potentiel offert par les instruments électroniques. J’avais d’ailleurs été déçu le jour où j’ai compris que David Gilmour produisait ces sons fantastiques avec sa guitare.

Nani : Tu résumes bien un point essentiel. Au départ il y a le son. L’amour des machines est présent, mais vient après. Le pouvoir du son à produire une émotion est au centre de la musique électronique. Le synthétiseur, par ses capacités à travailler en même temps sur le son et sur les notes, occupe dans la musique une place bien singulière. Tu le sais mieux que moi, et ton album Correspondances en est une belle illustration : l’émotion ne naît pas que de la partition, une ambiance sonore qui nous touche n’est pas uniquement faite de notes de musique. David Gilmour dans ce fameux passage, ne cherche pas la mélodie. Il ne cherche pas non plus à imiter des corbeaux ou évoquer des sirènes lointaines. Il est dans la peinture abstraite. A chacun d’adhérer ou pas. Je suis également comme toi très sensible au mixage, aux panoramiques, et aux courbes d’automations précises. Pour moi la musique électronique se conçoit au casque, et je veux entendre les panoramiques. Le projet que je développe actuellement à comme but premier d’accompagner un piano. De ce fait, j’ai dans mon cahier des charges l’élimination quasi systématique de tout élément tonal. Je crois qu’avec ce setup je suis dans l’état d’esprit d’un percussionniste. Le piano peut imposer une tonalité et moduler à sa guise, les éléments électroniques restent toujours raccords. D’où l’utilisation du capteur Mogees, de drones et de générateurs de bruits, que j’aimerais électro acoustiques. Je m’intéresse de plus en plus à John Cage et Pierre Henry.

 

Bertrand : Ta formation en électronique a-t-elle une conséquence dans ton intérêt pour la musique électronique ?

Nani : Curieusement non, ou plus précisément, pas directement. Contrairement à d’autres je n’ai jamais été tenté durant ma jeunesse et mes études par le maniement du fer à souder. Il est vrai je l’avoue, que je sors d’une école parisienne dont le nom contient le mot « électronique ». Mais, comme pour la Berlin School, je suis complètement passé à côté de cette partie de ma formation. Je me rends compte aujourd’hui que c’est dommage, mais c’est ainsi. Nous avons en France bon nombre de personnes admirables qui contribuent chacune à leurs façons, à la création de nouveautés, ou à la sauvegarde de ce patrimoine étrange et merveilleux qu’est la lutherie électronique. A chaque rencontre, je suis toujours admiratif devant des personnes comme Yves Usson, Luc L’aurochs, Jean-Bernard Emond, René-Yves Stroh, mais également Franck Morisseau, Olivier Grall, et bien d’autres, pour ne citer que ceux que je croise. Ces gens ont les yeux qui brillent lorsqu’ils ouvrent le capot d’un Polymoog ou lorsqu’ils te parlent de la restauration d’un Fairlight CMI par exemple. Ils sont fascinants et émouvants. Il faut faire l’expérience de visiter une fois dans sa vie l’appartement de Luc : on peut y voir un Emulator ouvert sur la table basse du salon alors que les touches d’un JD-800 baignent dans une bassine sur le balcon ! Il faut écouter Franck qui après minuit commence à te parler de laser à plasma. Il faut être attentif aux explications de Yves qui te raconte un soir dans un restaurant nantais comment l’idée du MatrixBrute lui est venue. Donc oui, effectivement, j’aurais aimé faire partie de cette petite et belle famille de ceux qui murmurent à l’oreille des oscillateurs. Ma formation aurait dû me permettre en théorie d’entrer dans cette famille mais pas mes compétences réelles en la matière.

… j’aurai aimé faire partie de cette petite et belle famille de ceux qui murmurent à l’oreille des oscillateurs

Avec le recul, je pense cependant que ma formation scientifique a eu et a encore aujourd’hui une place importante dans mon intérêt pour ce curieux petit monde fait de machines et d’émotions. Je suis de la génération des débuts de l’informatique grand public. Mes premiers synthétiseurs n’avaient pas de VCO, ni de ring modulator, ni de sortie CV, mais ils regorgeaient d’autres éléments qui me parlaient : DCO, micro-processeur, RAM, DSP, logiciels, etc. Je suis plus attiré par l’aspect mathématique et informatique des synthétiseurs que par leur aspect hardware. Pour ceux qui sont également passés par là, je pense que les fondamentaux qui m’ont influencé dans cette dimension de la musique électronique sont à chercher plutôt dans ma formation en classe préparatoire que dans celle que j’ai reçue ensuite en école d’ingénieur.

Enfin, je ne peux pas terminer cette évocation de mon parcours musical passé, sans parler de l’influence directe et essentielle que constitue ma rencontre avec Christophe Duquesne.

 

Bertrand : Comment justement s’est produite ta rencontre avec Christophe Duquesne ?

Nani : Pour ce qui est des synthétiseurs, de l’amitié, et des aventures musicales, ma rencontre avec Christophe est sans doute une des plus belles choses qui me soit arrivée. C’était, je crois, en 1985 ou en 1986. Nous étions dans la même école d’ingénieur parisienne. Lui venait de la prépa intégrée et moi d’une classe prépa généraliste. J’ai donc pris un peu le train en marche dans cette promo où je me sentais assez perdu parmi tout ces amoureux d’électronique, de circuits RLC et de transistors, alors que moi je ne jurais que par les mathématiques. J’ai assez mal vécu cette différence et je me sentais un peu seul dans cet environnement. Par chance, mon école était proche de la FNAC de la rue de Rennes, où il y avait un joli rayon synthétiseurs. Mais surtout sur le trottoir d’en face se trouvait le mythique magasin Piano Hamm. Je passais beaucoup de temps chez Hamm à découvrir toutes les curieuses machines qui s’y trouvaient. Je tournais les boutons, sans très bien comprendre ce qui se passait, et j’écoutais les sons incroyables qui sortaient de ces machines. Le département “musique électronique” de Piano Hamm mérite d’être évoqué plus longuement ici. En entrant dans le magasin, il fallait prendre un escalier en colimaçon qui descendait dans une sorte de sous-sol. On ouvrait une porte, et là on entrait dans un monde inimaginable. Un mélange de caverne d’Ali Baba et de 20 000 lieues sous les mers ! Une sorte de temple dédié au culte des machines, dans une pénombre qui mettait en valeur les écrans, les potentiomètres, les rétro-éclairages et les sliders du Akaï MG1214 qui servait à mixer les démos. J’ai découvert en ces lieux toutes les machines des années 85/90 : les samplers Akaï qui faisaient fureur à l’époque, le dernier Emulator 3, le Yamaha DX7, les premières stations de travail Korg M1 et T1, la série des Roland Juno, les Oberheim Matrix 6 et 12, etc. A cette époque, les deux démonstrateurs / vendeurs de ce lieu mythique étaient d’une gentillesse et d’une patience extrême. Peu importe si tu repartais avec un synthétiseur ou pas sous le bras. Tu pouvais prendre le temps de toucher à tout, de passer de machine en machine avec ton propre casque, de poser des questions. Ces deux maîtres de cérémonie, Gégé et Pascal, sont ainsi vite devenus des sortes de professeurs dans mon cursus d’étudiant. Ce sous-sol devenait une sorte de salle de classe où les cours dispensés m’intéressaient beaucoup plus que ceux que je suivais dans mon école. Je me suis retrouvé un jour devant un JX-8P. A côté de moi se trouvait un autre élève de ma promotion qui avait sans doute également séché un cours. Il avait l’air de savoir se servir du synthétiseur. C’était Christophe Duquesne ! Nous nous sommes mis à discuter sur le thème : “Comme premier synthétiseur, plutôt un JX ou plutôt un DX ?”. Christophe qui connaissait déjà bien le monde des instruments électroniques, jouait dans un groupe parisien avec le Roland, et sur ses conseils, je fis l’acquisition d’un JX-8P, mon premier synthétiseur. Aujourd’hui en 2017, la conversation entre Christophe et moi est loin d’être terminée.

 

Bertrand : Au milieu des années 80 j’allais régulièrement avec mon ami Lionel à Paris pour faire la tournée des magasins de synthétiseurs et Hamm était notre préféré. C’est chez Hamm que j’ai vu pour la première fois un Moog modulaire ; ils avaient un 55 et je me souviens que Monsieur Lefebvre qui dirigeait le rayon à cette époque m’avait dit : « pour que ce soit bien, il en faut deux ! ». Alors avec Lionel on regardait plutôt du côté des ARP Axe ou Odyssey. Dans cette cave magasin les démos avaient un son énorme, incroyables, parce que les démonstrateurs comme Monsieur Lefebvre savaient vraiment faire sonner les analogiques et ils n’hésitaient pas à mettre des effets de reverb et d’écho pour produire un son grandiose. Je me disais parfois que les gens devaient être déçus quand il rentraient chez-eux et branchaient le synthétiseur sur une chaîne hi-fi, et sans effets. C’est chez Hamm que j’ai acheté mon Polymoog et Lionel un jour y a acheté un Yamaha CS 70M.

Nani : C’est étrange de se rendre compte 30 ans après que nous nous sommes presque croisés aux mêmes endroits, poussés par la même passion. Je comprends que nous soyons si bavards, tout les deux !

 

Bertrand : N’est-ce pas parce que tu étais un musicien avant d’être un électronicien que tu ne t’es pas investi comme d’autres dans certains aspects techniques des synthétiseurs. On peut se demander s’il est possible de développer en parallèle sa dimension technique et sa dimension d’artiste.

Nani : Je te trouve indulgent avec moi. Tu as peut être raison, mais je crois que je n’ai jamais été intéressé par l’électronique analogique. Je suis de la génération qui a débuté la musique électronique avec l’apparition du numérique. Mes fantasmes se nommaient Ensoniq Mirage, Prophet 2000 et Emulator 3. Je n’ai jamais patché un modulaire. Les octets me faisaient vibrer, pas les LFO. Il faudrait poser cette question à Christophe qui lui a passé son adolescence avec une main sur des synthétiseurs et un fer à souder dans l’autre main. Les choses ont pour moi un peu évolué et aujourd’hui je m’intéresse beaucoup au renouveau de l’analogique. Le temps de digérer tout cela. Je suis quelqu’un d’extrêmement lent. La fin de ta remarque m’intéresse, non pas en terme de compétences, mais en terme de concentration, de « présence » pendant une session live. C’est la raison qui me fait aimer l’ordinateur en home-studio, tout en le bannissant du jeu live et de la scène. Un ordinateur est trop compliqué pour moi à manipuler pendant que je fais de la musique. Il occupe un trop grande partie de mes neurones. J’ai besoin de vraies machines, même si je l’avoue, mes deux iPads sont des ordinateurs déguisés qui prennent en charge les parties numériques de la production de sons. J’ai besoin de pouvoir mettre le courant et de jouer. Pas de chargement, pas de longue routine de démarrage. Le résultat est que la dimension « interprétation » (j’évite le terme « artistique » qui ne me convient pas) est  la seule à occuper mon esprit. Cela change tout. Il y a bien sûr de la technique (les contrôleurs, les modulations manuelles, les enchaînements de patterns et de séquences), mais cela n’a pour moi aucun rapport avec l’utilisation d’un ordinateur. Les dimensions « techniques » et « artistiques » que tu évoques me renvoient à cela. Enfin pour conclure sur ce point, tu as raison sur le constat : certains musiciens électroniques arrivent à conceptualiser ce qu’il font en termes « techniques » (là j’ouvre un filtre, là je fais de la FM, là je module la porteuse de mon signal par un LFO lui même modulé par une ADSR, etc.). Moi je ne sais pas faire cela pendant le jeu. Avant une session, je réfléchis énormément sur la programmation de mon setup, le choix des composants, le routing, les paramètres auxquels je décide d’accéder en live, le sound design et la topologie de l’ensemble. Mais une fois en session, l’objectif est d’oublier tout cela. De pouvoir tourner les boutons à l’instinct. Lorsque pendant de cours moments, cet état est atteint, c’est le moment de grâce. Le moment où tu ne sais plus très bien si tu contrôles la machine où si c’est la machine qui te guide. Etre à l’écoute de ce que la machine est prête à te dire. Le bonheur. Je pense que les amateurs de modulaires me comprennent.

Le moment où tu ne sais plus très bien si tu contrôles la machine où si c’est la machine qui te guide. Etre à l’écoute de ce que la machine est prête à te dire

Bertrand : Tu es venu à la musique synthétique par la musique progressive mais comment as-tu vécu ta rencontre avec les musiques dites Berlin School qui ont fait un usage intensif des séquencers et des sons analogiques ?

Nani : Par les séquences justement. J’ai rapidement été fasciné par les séquences. Pour moi, les séquences étaient liées aux sons analogiques. Avant de connaître plus en détails cette lutherie, je m’imaginais un seul et même instrument produisant ces étranges déroulements sonores. Je crois avoir découvert la séquence grâce à Vangelis et son amblématique Spiral de 1977. Certaines musiques t’accompagnent toute ta vie. Tu les découvres, tu es sous le choc, tu les écoutes en boucles, tu les oublies, les années passent et tu y reviens. J’ai un lien très particulier et très personnel avec cette fameuse séquence d’ouverture de Spiral. Je t’en reparlerai un jour.

 

Bertrand : Quels sont les projets que tu as déjà concrétisés par le passé qui constituent pour toi des étapes importantes de ton chemin d’artiste ?

Le terme « d’artiste » m’a toujours un peu gêné. La musique n’est pas mon métier et je ne m’inscris pas dans une quelconque démarche artistique. Je n’ai pas de plan de carrière, pas d’objectif particulier, je ne suis pas en quête d’audience et je ne cours pas après le cachet. Je n’ai pas de message « artistique » à délivrer. La musique est pour moi une activité paradoxale mélangeant une forme de recherche de solitude et en même temps une manière de provoquer la rencontre. C’est d’abord une activité personnelle. La musique électronique est une discipline cérébrale propice à l’isolement. J’aime être seul devant mes machines, câbler, faire des sons, ré-organiser le studio, mixer, etc. Mais je conçois mes activités musicales également comme une sorte de thérapie permanente, me permettant de lutter contre une timidité naturelle. Mon cheminement dans la musique n’est donc pas à proprement parler “artistique”. Au terme « artiste » je préfère celui de « musicien ». Et c’est là que les choses deviennent intéressantes ; à partir de l’instant où la musique n’est pas ton métier ni une nécessité financière, l’exigence dans le choix de faire des choses un peu hors normes peut être envisagée. C’est là je crois une composante importante de mon statut un peu étrange de musicien sans contrainte cherchant les opportunités, les partages, les collaborations en rapport avec cette passion pour les synthétiseurs. Cette activité musicale envahissante n’est pas motivée exclusivement par la musique. J’aime l’idée que la musique est un moyen d’établir un contact privilégié. Une sorte de raccourci permettant d’aller à l’essentiel. En disant cela, je pense évidemment à toi, Bertrand, ainsi qu’à Olivier Briand. Je me rends bien compte que la rencontre avec vous deux est une étape importante, le début de quelque chose, un fait marquant. Je suis avide de rencontres. J’aime l’idée que la musique est un élément fédérateur. Donc j’interprète ta question concernant les « projets passés » en termes d’activités musicales, mais également en termes de rencontres humaines. J’ai en 2015, sonné pour la première fois à la porte d’Olivier Briand. Nous avions naturellement fait connaissance au préalable sur les réseaux sociaux, mais rien de plus. La porte s’est ouverte, nous nous sommes pris dans les bras, et nous nous aimions déjà. Voilà une belle étape dans ma vie de musicien. Ce sont ces moments qu’il faut rechercher.

D’autres projets, d’autres étapes me viennent dans le désordre. Mon premier enregistrement aux synthétiseurs, chez Christophe, avec un layer classique à l’époque : JX-8P (le preset Voices) / Yamaha DX7 (un petit son typique de FM-Piano), branchés en MIDI. Un pattern de batterie passant par une SPX-90. Une prise live sur un 4 pistes à cassettes sur laquelle Christophe ajouta une ligne de basse, et Arpèges, un des premiers titres d’Anckorage était dans la boite. Un fait marquant : à l’époque où il y avait encore un salon de la musique, porte de Versailles à Paris, le souvenir de mon souffle coupé et de mon regard admiratif devant les ébouriffantes démonstrations de Michel Deuchst (déjà lui) devant un Korg M1. Son jeu tout en vélocité sur les layers / combinaisons typiques de cette machine m’a vraiment marqué. Autres souvenirs, les premiers concerts d’Anckorage avec ma KX-5 en bandoulière, notre premier home-studio commun dans un garage et ce besoin compulsif d’accumuler des machines. Puis plus tard, beaucoup plus tard, parce que nous avons chacun accumulé d’autres activités musicales différentes, la pure musique électronique, de belles rencontres. Bien évidemment l’aventure du SynthFest 2015, qui nous a permis après une longue période de cheminements parallèles, de nous retrouver tous les deux sur la même scène. Une anecdote mainte fois racontée : il faut savoir qu’en théorie je suis l’élément fiable dans le duo que nous formons. Je pose des nappes en mode “sécurisé” sur lesquelles Christophe peut s’appuyer pour ses solos de Continuum. Nous commençons donc le concert dans cet état d’esprit, moi sensé démarrer tranquillement avec des nappes de Korg PE-2000. Jean-Michel Maurin à la sono ouvre le master, l’éclairage se met en place, les vidéos d’Alain Parain démarrent, je pose ma main gauche sur la string-machine et… je me rends compte que juste devant moi, assis dans le public, Eric Mouquet est là et me regarde faire. Très gros moment de solitude ! Là effectivement, tu te dis qu’une étape importante est franchie. Résultat : fortement intimidé, je me loupe complètement, je démarre dans la mauvaise tonalité, en jouant à l’instinct la marche harmonique totalement transposée, le tout sans m’en rendre compte. Je venais de ruiner le solo de Christophe qui lui, ayant démarré le lead de Continuum dans la bonne tonalité, s’est rapidement senti bien seul.

J’aime l’idée que la musique est un moyen d’établir un contact privilégié. Une sorte de raccourci permettant d’aller à l’essentiel.

Enfin, en termes de rencontres, les réseaux sociaux, le SynthFest, le Musikmesse, le Superbooth, sont des endroits formidables pour rencontrer des gens formidables. Ma première rencontre avec Frédéric Gerchambeau, un homme passionnant, exigeant dans sa musique, et intarissable lorsque tu lui parles de ses modulaires. Nous nous retrouvons à Nantes assis côte à côte dans la pizzeria servant de base arrière au SynthFest. Et je ne sais pas pourquoi, ma première phrase a été quelque chose comme : “Bonjour, moi c’est Nani, et moi j’aime bien Jean-Michel Jarre”. Le point de départ d’une discussion mouvementé ! La même année, je prends dans la figure le spectacle de Pierre-Jean Lievaux. Quelque chose d’énorme. Un mélange d’intensités et de retenues, aussi bien dans ses musiques que dans ses animations 3D. Un parcours initiatique multi-sensoriel. Un peu comme la longue séquence terminant 2001 L’odyssée de l’espace, mais avec cette fois-ci l’impression de comprendre la fin. Une proximité immédiate avec ce grand bonhomme m’envahit. Tout me plaît en lui, et nous discutons tard dans la nuit. Je suis touché par ses paroles. Des fils invisibles nous relient. Autre moment fort et intense : la reprise sur scène de Choronzon de Tangerine Dream, avec Jean-Michel Maurin, Laurent Bartalou, et leur setup qui dépasse l’entendement (Fairlight, PPG, Emulator, etc.). Pour finir avec les souvenirs marquant de Nantes : le concert avec Klairzaki, Masami, Mourad et Christophe. Des répétitions par internet, sans jamais faire de filage réel, pour un événement unique lors d’une soirée unique. Juste magique. Et puis bien sûr le concert donné avec Nori Ubukata et son fameux Theresyn, conçu par Nori et Yves Usson. Nous avons ce soir là joué quelques titres dans une configuration peu conventionnelle avec Nori au Theresyn, Christophe au Continuum et moi au piano. Autre lieu, autres souvenirs : durant le Musikmesse 2015, sur le stand Haken Audio avec le staff Continuum, et donc entouré de gens extraordinaires, à savoir Lippold Haken, Edmund Eagan et Christophe (je ne suis rien sans lui). Là, tu fais des démos, tu essaies de répondre à des questions dans un anglais approximatif, et tu vois défiler des gens comme dans un rêve éveillé : une certaine Vika qui a du mal à trouver le stand, mais qui finira par s’asseoir devant le Continuum et sortir des trucs hallucinants de dextérité. Frederick Rousseau, si désarçonnant de gentillesse et d’humanité. Jordan Rudess qui passant par là, accoste Christophe d’un “Hi Christophe ! I love your sounds. What’s new with the Continuum ?”.

Voila, je ne sais pas si cela répond à ta question, mais pour moi, la musique électronique c’est cela aussi. Ce que Frederick nomme une “famille”, ce qui nous réunit sur Facebook autour de Michel Pebreuil, Franck Lhermet et tous les Passionnés de Claviers. Voilà les étapes importantes de mes activités musicales. Dernière histoire amusante : fin de salon à Frankfort, démontage général de l’énorme stand de l’importateur allemand Alex4 (acteur incontournable en Allemagne pour tout ce qui est “Eurorack”, gros analogiques, etc.), tout le monde s’entraide dans un joyeux bazar, je vois un gars tout seul dans son coin qui s’attaque au démontage d’un énorme modulaire, j’essaie de l’aider comme je peux. Voyant ma maladresse il me tend un tournevis : c’était Dieter Doepfer. Je pense n’avoir jamais pris autant de plaisir et de soins dans le démontage d’un setup.

 

Bertrand : Je me retrouve totalement dans ton histoire personnelle parce que lorsque j’ai commencé à jouer du synthétiseur, mon plus grand bonheur a été de rencontrer des gens comme Lionel Palierne, Christophe Martin de Montagu, Jean-Christophe Allier, Olivier Briand, Christophe Poisson, et d’autres encore. Je crois que souvent j’ai enregistré des morceaux en pensant au plaisir que j’aurais à les faire écouter à mes amis et je crois que c’était un peu la même chose pour eux. Avec Lionel je me suis risqué sur scène parce que c’était le seul moyen de diffuser mes musiques « planantes », et ce sont de grands souvenirs. Mais contrairement à toi, et bien qu’ayant une base en électronique -un DUT-, produire de la musique et m’exprimer était plus important que mon intérêt pour la technique.

Nani : Plus nous avançons dans la musique électronique et plus les composantes musicales et techniques se mêlent. Je pense à l’édition des sons, à la compréhension d’un type de synthèse, à l’enregistrement, au mixage, au mastering, etc. Bien sur, il est possible de faire beaucoup de choses à l’instinct, et je suis d’accord pour dénoncer l’omni présence de l’ordinateur. L’écran remplace l’instrument aux moments des prises, et les yeux remplacent les oreilles pendant le mixage. C’est un peu dommage. La technique est cependant intéressante pour gagner en efficacité. Il est plus rapide de trouver un résultat lorsque tu sais quoi chercher. Il faut savoir être à l’écoute des deux approches : essayer de maîtriser la création à l’aide de ses bases techniques, tout en acceptant le hasard et l’accident qui fait naitre quelque chose d’imprévu et de satisfaisant.

Il faut savoir être à l’écoute des deux approches : essayer de maîtriser la création à l’aide de ses bases techniques, tout en acceptant le hasard et l’accident qui fait naitre quelque chose d’imprévu et de satisfaisant

Bertrand : Avez-vous des projets précis toi et Christophe ?

Nani : Oui, bien sûr, en permanence et c’est un problème pour moi. Tout d’abord il faut bien différencier les activités musicales de Christophe et les miennes. Dans le cas de Christophe, la musique, et plus précisément la lutherie électronique, est son métier, ce qui n’est pas mon cas. Christophe développe ses activités, notamment au sein de Haken-Audio où il travaille sur le firmware du Continuum ainsi que sur l’éditeur pour IOS (le Continuum est en particulier utilisé par Jordan Rudess au sein du groupe Dream Theater). Christophe travaille également avec ROLI (sound design pour Equator), Tiptop Audio (sa carte “Grain de folie” pour la plateforme Z-DSP utilisée entre autres par Richard Devine), ainsi que sur son application Anckorage SpringSound sur IOS, reconnue comme une des meilleures applications mobiles basée sur la modélisation physique. Voilà pour quelques uns des ses projets déjà réalisés, mais il serait plus simple que tu lui poses directement la question. Christophe a beaucoup d’autres projets en cours, énormément de choses en tête, une compétence à la fois très vaste et très pointue. Christophe est en train de s’imposer comme un personnage incontournable dans le paysage électronique français. Je souhaiterais participer avec lui à cette aventure, mais j’ai en dehors de la musique, un métier tout aussi passionnant qui pour l’instant ne me permet pas de mener de front les deux activités. Nous avons en commun des projets de musique, bien évidemment. Et il est plus que probable qu’Anckorage sorte un jour quelque chose chez Patch Work Music. Tout est une question de planning et de temps à trouver. De mon côté, ou devrais-je dire, du côté de Nanisound, l’année 2017 est celle d’une tentative de réduire les activités “dispersées” afin de me consacrer à la production de musiques. Un album de sessions expérimentales devrait voir le jour courant 2018, ainsi qu’une chaîne Youtube, axée sur mon nouveau setup live.

Mon projet immédiat est la finalisation de ce setup dédié au live, me permettant de jouer seul ou accompagné. Quelques mots à ce sujet, et d’abord un constat : la musique est souvent, et malheureusement cloisonnée. J’ai passé quinze ans dans un conservatoire pour travailler le piano classique. Nous avons avec Christophe expérimenté la musique électronique live et en home-studio pendant de longues années. Je joue depuis plus de dix ans dans un groupe pop/rock où je tiens les claviers. Je suis récemment retourné au conservatoire pour suivre des cours d’improvisation piano avec Patrick Cabon (un immense pianiste de jazz). Je retourne depuis trois ans à mes premières amoures électroniques. A chacune de ces expériences, ce que l’on gagne se fait toujours au détriment de quelque chose que l’on perd. Ainsi, l’expérience de la solitude du home-studio te fait regretter la scène. L’enrichissement de ton vocabulaire musical grâce au jazz te fait regretter ton step sequencer, etc. D’où l’idée suivante : concevoir un setup sans ordinateur, afin de se concentrer sur le jeu live, forcer la composante hétéroclite de l’ensemble afin de se forcer à quitter l’habituelle zone de confort clavier maître / expandeurs, privilégier les composants paramétrables, à forte jouabilité, dans un écosystème dont le but est de favoriser l’interaction et l’improvisation. Etre en somme capable d’envoyer seul du son multipiste live (le privilège du musicien électronique) tout en étant capable d’accompagner un autre instrumentiste (l’avantage de la musique en groupe).

Pour parler un peu technique, mon setup actuel est organisé autour d’un Continuum et d’un ROLI Rise pour l’interprétation live et l’expressivité. Une Korg Electribe ESX prend en charge les boucles à base d’échantillons que je fabrique moi-même. J’aime échantillonner des ustensiles de cuisine, des couvercles de poubelles, etc. Un iPad fait tourner quelques applications comme Auria lorsqu’une séquence est nécessaire, Kymatica AUM (un mixer / recorder / looper audio) permettant d’utiliser quelques applications que j’affectionne telles que Yonac ToneStack, Rotor (la nouvelle app qui succède à la fameuse Reactable), etc. Un deuxième iPad est exclusivement dédié à Animoog, que j’utilise énormément. Un capteur Mogees (présenté par Frederick Rousseau lors du SynthFest 2016) me donne l’accès à un petit atelier “percussions”. Je peux fixer le capteur sur ce que je trouve (un vase, une bouteille, une guitare, etc.) et envoyer le signal vers une application dédiée qui embarque différents moteurs de synthèses. J’utilise également deux Patchblocks (un projet participatif offrant sur une plateforme hardware ouverte, la possibilité de faire ses propres programmations DSP). Ces deux petites boites disposent de quelques contrôleurs me permettant de moduler à la main des drones très “lo-fi / dirty”. Une Korg Volca Bass ajoute un grain “cheap analogique” qui me satisfait. Je contrôle l’ensemble par l’Arturia Beatstep Pro qui prend à la fois en charge les séquences, mais également les modulations du Continuum et de l’Animoog, de par son mode “surface de contrôle” très intéressant. Je devrais compléter bientôt mon setup par la réception du tout nouveau Field-Kit de Koma Elektronik (une sorte de module “Eurorack” dédié au bidouillage pour du “backing noise” orienté musique concrète). Enfin je pense finaliser l’ensemble par l’ajout dun looper BOSS RC-505. Cet appareil initialement conçu pour le Human BeatBoxing me semble parfaitement adapté à ce que j’ai en tête pour l’improvisation et le jeu live. De même que dans le cas des synthétiseurs modulaires, la conception de ma petite installation est intimement liée aux sons que je veux produire. Ce travail me passionne. L’orientation musicale se situe entre le lo-fi industrial et le dark ambient. On peut déjà voir une première version de ce setup sur Youtube, et j’espère que la première apparition officielle de ce setup en live sera sur la scène du SynthFest France 2017.

Bertrand : N’est-il pas étonnant qu’un musicien qui a ta formation classique soit sensible à la musique électronique qui ne suit pas toujours les règles de la composition comme elles sont enseignées dans les conservatoires ?

Nani : Non, pas du tout ! D’abord je ne me retrouve pas dans les critiques souvent faites à l’encontre des conservatoires à qui l’on reproche de dispenser un enseignement élitiste et dogmatique. Etant jeune, mon professeur de piano avait au contraire une approche non conventionnelle qui me satisfaisait pleinement. Il était professeur de piano au conservatoire, percussionniste au sein de l’orchestre de la Garde Républicaine de Paris, organiste dans quelques églises de la région, et poète à ses heures perdues. Nous dirions aujourd’hui un “multi-instrumentiste”. Son approche de la musique était tournée vers le résultat, au détriment du respect stricte de la partition. Un exemple : dans les valses de Chopin, les nombreuses appoggiatures figurant dans les oeuvres sont écrites. Devant mes difficultés et mon incapacité à les jouer correctement (j’avais et j’ai toujours une technique déplorable), ses conseils n’étaient pas de passer des heures à essayer de les maîtriser. Par contre, ses explications étaient en substance : “L’important est le point d’arrivée de la phrase. Donc concentre toi sur la première note, sur la dernière note, en entre les deux, débrouilles toi mais fait de la musique !”. Dans le même conservatoire, mais 30 ans après, et avec un autre professeur de piano (non plus classique mais jazz), j’ai compris que cette approche est finalement une manière typiquement jazz de construire une improvisation ou un solo : un discours clair s’appuyant sur des ancrages forts, avec entre les deux une grande liberté de parole. Si tu écoutes bien les solos de Klaus Schulze, qui peuvent parfois paraître interminables, tu peux aisément retrouver cela. Ce cheminement entre les points de construction et les coups de crayon, entre les mots à placer et les phrases qui s’échappent, entre le “dit” et le “non dit”.

Dans ta question figure les mots “règles de la composition”. Oui effectivement, lorsque l’on apprend l’harmonie et la composition au conservatoire, on apprend des règles, c’est vrai. Mais ces règles s’adaptent à un style de musique donné. Certaines règles s’appliquent au baroque, d’autres au romantisme, etc. En poésie, les règles de versification sont différentes pour un sonnet, une ode ou un rondeau. Les règles de syntaxe et de grammaire ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. C’est la même chose pour les innombrables styles de musique. Donc la réponse à ta question est clairement non. Mon amour pour la musique électronique n’a absolument rien d’étonnant au regard de mes années d’apprentissage du piano classique. Tu ne vas pas décider de ne pas apprendre l’anglais au seul motif que tu sais déjà parler français. Bien au contraire, toutes connaissances accumulées dans un domaine, servent de bases et rendent plus faciles une poursuite et un approfondissement des savoirs dans ce domaine. C’est vrai pour les langues étrangères, la cuisine, les mathématiques. C’est également vrai pour la musique.

 

Bertrand : Tu sais que parfois des gens trouvent qu’on ressent une sensibilité classique dans certaines de mes musiques alors que j’ai reçu une éducation musicale très courte quand j’étais encore un enfant. Penses-tu qu’à l’instar d’un Klaus Schulze, des gens comme moi ont instinctivement une manière classique de composer ? Cela provient-t-il simplement de l’environnement dans lequel on a grandi ? Ce que tu nous dis c’est qu’une vraie éducation musicale permet d’aller plus loin et plus vite peut-être ; mais n’y a-t-il pas un blocage créé par l’éducation ? Parfois des musiciens classiques renoncent à la composition parce qu’ils mettent la barre très haute ; ils voudraient faire du Bach ou du Mozart, ou bien encore du Messian, et face à ces défis presque impossibles à relever, ils renoncent et préfèrent rester des interprètes. 

Nani : Je suis assez d’accord sur la partie “autocensure” de ton propos. En effet, l’exigence grandissante allant de pair avec un apprentissage permanent, le résultat est sans doute dans mon cas une sorte d’insatisfaction continuelle à l’écoute de ma propre production. Notre éducation influe très certainement sur notre musique. Maintenant dans quelle mesure ? Difficile à dire. La musique est un domaine où souvent on “n’ose pas”. On n’ose pas pousser certains boutons à fond, on n’ose pas chanter, on n’ose pas faire de la scène, etc. (Note de B.L. : c’est pour moi peut-être et c’est vrai !).  D’un autre côté la musique est un lieu facile et privilégié aux expériences transgressives. Pour répondre à ta question, il faudrait donner au “bon sauvage” de Jean-Jacques Rousseau un CS80 et écouter ce qu’il en ferait ! Voilà pour l’éducation. Maintenant, je n’ai jamais été musicalement très productif en terme de quantité de choses créées. La création musicale n’est pas pour un musicien une fin en soi. Dans beaucoup de genre musicaux, le fait de ne pas composer et de se concentrer sur l’interprétation n’est pas une marque de renoncement, mais un choix. En ce qui concerne les œuvres originales, je pense que tu es plus à même que moi d’avoir un avis construit sur le sujet.

Bertrand : Tu as découvert un peu après les années 70 les synthétiseurs modulaires et analogiques et tu es sensible à l’aura qui s’en dégage, mais contrairement à d’autres artistes ce ne sont pas les images des murs de Moog vus sur les pochettes des disques de Tangerine Dream ou de Schulze qui t’ont fasciné.

Nani : Mon attirance pour les instruments électroniques date effectivement du milieu des années 70. A cette époque j’ignorais complètement ce qu’était un synthétiseur. Le point de départ a été le son, pas l’image. Pire que cela, je suis resté quelque temps dans la confusion entre le synthétiseur et l’orgue électronique. A l’écoute du Floyd, j’avais une vision vague de Richard Wright entouré d’orgues et d’objets étranges. Je ne comprenais pas trop la différence entre une table de mixage, un modulaire, un ampli, un rack d’effets et un clavier de B3. J’ai donc d’abord cherché à fréquenter des lieux et des magasins où se trouvaient du Farfisa, du Viscount et du Eminent, au lieu de chercher du Moog, de l’ARP et de l’Oberheim. Quelle bourde ! J’ai ainsi été fasciné par les vitrines des boutiques vendant des orgues d’appartement, et non par les pochettes de disques de Berlin School. La découverte réelle des synthétiseurs s’est faite dans le magasin qui vendait mes partitions de piano. Ce lieu mythique aux yeux de bon nombre de musiciens de la banlieue sud de Paris (“Helbert Musique” à Antony dans le 92, magasin qui existe encore aujourd’hui), était délicieusement propice à la découverte. On y trouvait des partitions, des batteries, des guitares, des claviers et pleins d’autres choses. Un jour, alors que je fouinais, j’ai vu un MS-20 et je n’ai pas compris à quoi cela pouvait bien servir. Un si petit clavier et tout ces boutons étranges. Mais surtout je suis tombé devant une string-machine (je ne saurais dire laquelle, peut être un Solina) qui était sous tension. Première note, premier accord et le ciel me tombe sur la tête. Pire qu’un premier émoi amoureux. Il y a un avant et un après. Je pense que tous les Passionnés de Claviers que nous sommes ont connu ce sentiment unique et inoubliable. “La” rencontre avec un synthétiseur. Il y avait également un Wurlitzer sur lequel on pouvait jouer. Ma passion indéfectible pour Roger Hodgson et Supertramp était à jamais scellée. Donc, oui je l’avoue, je suis un très mauvais élève à tes yeux. Aucun culte à Edgar Froese, aucun poster de Schulze à la maison ! Une anecdote qui frise l’exclusion de Patch Work Music : avec Christophe, à l’époque de notre premier gros home-studio où nous mettions en commun nos setups respectifs, un ami et partenaire musical apporta un jour une énorme structure en bois, remplie de racks noirs à la sérigraphie étrange. C’était ni plus ni moins qu’un système RSF Kobol complet avec rack, expandeur, programmeur et clavier. Après quelques tentatives infructueuses à essayer de s’en servir, cette “chose” est longtemps restée dans le studio sans même être branchée, je l’ai emmenée une fois en concert pour décorer la scène, et nous avons fini un jour par vendre ce monstre. Vois-tu Bertrand, j’aurais dû te rencontrer plus tôt afin d’éviter une telle bêtise !

 

Bertrand : On va devoir statuer pour savoir si tu as encore le droit de faire partie de PWM ! A propos de ta première rencontre avec le syntétiseur, j’ai eu presque la même aventure que toi en étant un jour à côté d’un ami qui savait jouer du piano et qui mit ses mains sur un ARP Omni dans un magasin du centre de Nantes. Moi je ne savais plus jouer du tout à cette époque, j’étais encore lycéen ou peut-être étudiant et j’avais arrêté depuis quelques années les cours de piano, mais on est sorti du magasin complètement bouleversé ! On marchait dans la rue en se demandant si on ne pourrait pas louer le synthétiseur au magasin. Cet ami s’appelle Jean-Yves Dherville et il a joué un jour sur scène avec Lionel et moi, sous le nom de Krill.

Nani : Puisque l’on parle de Patch Work Music, quelques mots à son sujet. Si l’un des buts de cette association est de faire connaître au plus grand nombre la musique électronique originelle, j’ai très bien fait de vous rencontrer. Je suis finalement en train de découvrir, grâce à toi, Olivier, Lionel et les autres, la musique de cette magnifique école allemande. En répondant hier soir à l’un de tes courriers, j’écoutais Timewind de Klaus Schulze. C’est renversant d’émotions et incroyablement riche en fondamentaux que l’on retrouvera bien après dans des productions plus accessibles. Merci PWM pour ce parcours initiatique. J’emprunte ce parcours certes un peu tardivement mais j’en suis ravi. En retour, j’espère que nous écouterons bientôt ensemble Nils Frahm, Trent Reznor et Atticus Ros. Bien d’autres débats en perspectives.

 

Bertrand : Ce qui m’impressionne quand j’écoute des disques disques comme TimewindMoondawnDuneDig ItTrancefer, c’est la qualité du son – je parle des vinyles ou éditions CD des années 80 – pas de ceux qui ont été remasterisés et abîmés au cours des années 2000, c’est qu’après quarante années d’évolutions techniques, je pense qu’on est en-dessous. Je produis moi-même de la Berlin School dans la veine des années 70, et parfois on me trouve un peu de talent, mais je ne crois pas faire des sons, ni des mixages de la qualité de ce que j’entends dans les disques de Schulze. Et c’est pour cela que ces disques devraient rester dans l’histoire.

Nani : Il y a je pense cette fameuse mais discutable course à la compression qui n’est pas étrangère au constat que tu fais. Il suffit pour s’en rendre compte d’écouter des disques comme The wall du Floyd, ou The Lamb Lies Down on Broadway de Genesis, en version vinyle ou même en version CD originelle, non remasterisée. Le faible volume des introductions et la dynamique du reste est frappante. Tu peux écouter cela des heures au casque et cela reste agréable.

 

Bertrand : Si tu devais produire un disque en solo aujourd’hui, dans quelle veine se situerait-il ?

Nani : Cela fait trois ans que l’on me pose cette question, depuis mon retour aux synthétiseurs après une longue période musicalement occupée à d’autres choses. J’ai pris quelques cours de guitare et de batterie, j’ai également beaucoup joué du pop / rock avec un groupe d’amis lors de soirées privées. Avec Christophe, nous produisons de temps en temps quelques titres. Comme je te le disais, un album d’Anckorage chez PWM me paraît inéluctable. Il faut juste que nous trouvions le temps de faire les choses correctement. Pour en revenir à Nanisound, un album solo est effectivement à l’étude. Une sorte de capitalisation du travail fait cette année, dans le cadre de ma collaboration avec Vika Yermolyeva. J’ai pour l’occasion conçu un petit setup dans le but de l’accompagner. Ce setup me permet de créer des ambiances dans un style que je décrirais comme de la musique électronique dépressive qui oscille entre “l’easy listening” planant et le “soft industriel”. Un peu pop quand même (car j’aime bien les choses accessibles), un peu bruitiste (car l’échantillonnage me plait). Je prévois donc également d’utiliser ce setup dans un projet personnel d’album basé sur des sessions enregistrées tout en live. J’aime les formats un peu courts. J’aime les contenus à forte intensité émotionnelle. Je ne sais pas si je suis capable d’aller dans une telle direction, mais j’ai une idée assez précise de la direction vers laquelle je souhaite me diriger. J’écoute actuellement beaucoup “Broadchurch” (Music From The Original TV Series) du musicien islandais Olafur Arnalds et plus généralement tout ce que fait le label Londonien Erased Tapes Records et bien évidemment Trent Reznor qui est une de mes références absolues. Je suis actuellement en phase de pré-production. L’idée est d’être seul et de tout prendre en live en une prise unique, en me gardant la liberté d’ajouter quelques solos. Tout mon setup part sur un patchbay relié à un mixeur, lui même relié à un petit multipistes Zoom R16. Du très basique. Le patchbay me permet de patcher rapidement quelques modifications suivant le morceau (routages d’effets sur les iPads par exemple), j’effectue un pré-mix sur le mixer et le multipistes me permet d’enregistrer huit pistes simultanément. Je fais donc une prise unique en multipistes sans me soucier du mixage que je réalise ensuite en important les pistes sur DAW. C’est très artisanal et cela me convient très bien. Les contraintes d’être seul, d’appuyer sur REC, et de tout enregistrer en une prise sont pour moi la meilleure façon d’être à la fois dans le confort du home-studio, et dans l’instantanéité du geste musical. En conclusion je reprendrais une chose que tu as dite : si nous faisons de la musique, c’est pour la partager avec les gens qu’on aime. Je le pense également et j’espère que ce futur premier album de Nanisound te plaira.

Propos recueillis par Bertrand Loreau

Mis en page par David Perbal

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