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Interview Marc-Henri Arfeux, la création sur tous les tableaux

PWM : Te considères-tu comme un improvisateur ?

Marc-Henri Arfeux : Comme compositeur, certainement, dans l’exacte mesure où, comme les peintres, comme les écrivains, les musiciens trouvent de façon souvent beaucoup plus intuitive qu’on ne pourrait l’imaginer. Cependant, trouver ne constitue que la première étape, ou plutôt l’une des deux faces de la création. Il faut ensuite organiser, calculer, soumettre l’imprévisible nouveauté à l’accord de l’esprit qui l’accueille et doit rester suffisamment lucide pour la soumettre aussi à ses propres lois. Encore une fois, les peintres et les écrivains vivent la même situation. C’est pourquoi mot d’esprit de Pablo Picasso : “Je trouve d’abord, je cherche ensuite” me semble si juste et si profond sous son apparence malicieuse. Dans mon cas, chercher signifie, entre taches, retrancher, épurer, ajuster, trouver la plus pure et la plus juste formulation. C’est exactement le même travail que celui de l’écriture poétique. Comme musicien de concert, je vis aussi cette expérience, mais de manière beaucoup plus libre, sans le contrôle et la reprise permanente qui caractérisent le patient travail de composition. Mais il est aussi vrai que je prépare longuement chaque concert, dans l’espoir que l’élan d’improvisation mette en équilibre l’exigence et la spontanéité. J’espère y parvenir, sans certitude.

PWM : Des chefs d’orchestre considéraient, dans le passé, que les synthétiseurs n’étaient pas des instruments à part entière parce qu’ils ne possédaient pas un son propre sur lequel on peut compter pour interpréter une partition, contrairement aux ondes Martenot par exemple. Le synthétiseur est-il, pour toi ,un instrument à part entière ?

MHA : Oui bien sûr. D’ailleurs, l’argument de la partition est très contestable. Il l’était déjà à l’époque où Olivier Messiaen écrivait les premières œuvres utilisant les ondes Martenot, notamment la symphonie Turangalila. Il l’est encore plus aujourd’hui où de nombreux musiciens expérimentent sur des synthétiseurs logiciels de nouvelles formes d’expression des instruments acoustiques et les appliquent ensuite à ceux-ci. Mais la question des partitions est aussi, à un certain degré, un faux problème. L’idée d’une musique qui n’entrerait pas entièrement dans un système de notation permettant de la reproduire dans un travail d’interprétation ne me choque pas. Je reviens à la peinture : comme le dit le philosophe Alain, les règles formatrices d’un tableau ne sont pas antérieures ni extérieures à celui-ci ; elles sont à jamais prises en lui et composent sa densité, son rayonnement. Elles participent à leur manière du mystère de sa présence qui les englobe et les dépasse.

PWM : Tu es, en plus d’être musicien, peintre et écrivain. Est-ce que pour toi ces trois médias sont des moyens d’exprimer des émotions différentes ou sont-ils des outils différents pour exprimer de manières différentes les mêmes sentiments ?

MHA : Je suppose qu’il existe une unité entre ces trois pratiques et que chacune d’entre elles me permet d’exprimer l’une des facettes de ce qui me préoccupe, d’une façon que les autres ne permettraient pas de révéler. Ainsi, j’ai composé une pièce qui s’intitule Ölöhn. Cette composition est la reprise, l’expression et le développement musical d’un thème que j’ai déjà traité tout autrement à travers un récit. Or, cette composition, je m’en suis aperçu dans l’automne dernier, n’était que le seuil d’une exploration musicale beaucoup plus vaste et encore inachevée de ce même thème. Ce qui s’y passe ne pouvait se dire par l’écriture, et réciproquement. De plus, entre le moment où j’ai achevé le récit et celui où j’ai commencé de composer la première pièce qui se réfère à lui, j’ai peint plusieurs tableaux qui sont autant d’avancées visuelles dans le même univers “ölöhnien”. Naturellement, je n’avais rien prévu de tout ceci au départ. Cela s’est imposé à moi.

Extrait de l’interview menée par Bertrand Loreau, publiée dans le MiniMag 4 de PWM

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